Il y a des personnages qu’on ferme avec le livre. On tourne la dernière page, on pose le roman et ils disparaissent. On se souvient vaguement de l’histoire, du titre, mais eux… Envolés.
Et puis il y a les autres. Ceux qui restent. Ceux qui continuent à exister quelque part dans un coin de la tête, des semaines voire des années après. Archibald dans La Passe-Miroir de Christelle Dabos. Hercule Poirot chez Agatha Christie. Des personnages qu’on n’a pas choisi d’aimer, on n’a pas eu le choix, c’est tout.
Qu’est-ce qui fait la différence ? C’est la question que je me pose depuis que j’écris. Pas de réponse parfaite, mais quelques pistes que j’ai glanées en créant les miens.
Ils arrivent avec une voix, pas avec une fiche
Mes personnages ne naissent pas d’un tableau Excel. Ils n’arrivent pas avec leurs caractéristiques soigneusement listées : yeux noisette, peur de l’abandon, traumatisme d’enfance…
Ils arrivent avec une voix. Une attitude. Des fois le visage d’un acteur ou d’une actrice que j’ai en tête sans savoir pourquoi. Et ils me parlent. Pas dans de grands moments d’illumination mais de façon quotidienne, presque banale. Je suis en train de faire autre chose et tout à coup je sais comment ce personnage réagirait dans telle situation. Je sais ce qu’il commanderait dans un café. Je sais ce qui le ferait rire.
Parfois, c’est différent. Emma, dans La vue depuis le bungalow, est arrivée autrement, par un sentiment. Sa fatigue, sa tristesse et sa peur de se lier aux autres sont venues en premier. Pas son histoire, pas ses caractéristiques. Juste cette sensation. Et petit à petit, j’ai découvert pourquoi elle était comme ça. Le personnage m’a révélé son histoire, pas l’inverse.
Les aspérités, ou pourquoi la perfection ennuie tout le monde
Un personnage qu’on oublie, c’est souvent un personnage qui ne fait pas assez humain.
Pas assez humain, ça veut dire quoi exactement? Ça veut dire trop lisse. Trop cohérent. Trop logique. Un personnage qui fait toujours ce qu’on attend de lui, qui réagit toujours de la bonne façon, qui n’a pas de zones d’ombre inexpliquées ni de petites contradictions qui font sourire.
Les vrais gens ne sont pas comme ça. Les vrais gens ont des aspérités. Des défauts qu’ils connaissent et d’autres qu’ils ne voient pas. Des choses qu’ils font vraiment bien et dont personne ne parle. Des passions absurdes, des réflexes étranges, des opinions que personne ne comprend. C’est ça qui rend quelqu’un réel. Et c’est ça qui rend un personnage inoubliable. Pas ses grandes qualités, pas ses grands défauts, mais la façon dont il est fait de tout ça en même temps, sans que ça soit parfaitement ordonné.
Andrew, toujours dans La vue depuis le bungalow, devait être un personnage plus sombre. Et puis il ne l’a pas été. Il a refusé d’aller là où je voulais l’emmener. Et il avait raison, parce qu’un personnage qui surprend son autrice peut aussi surprendre ses lecteur.ices.
Faire confiance au personnage, même quand il désobéit
Ça arrive assez souvent : un personnage qui prend une direction que je n’avais pas prévue. Qui dit quelque chose d’inattendu. Qui réagit d’une façon qui change tout.
Je suis. Presque toujours. Je fais confiance à mes persos parce qu’ils savent des choses que je ne sais pas encore, c’est comme ça que je le vis, même si rationnellement je sais que c’est moi qui écris. Quand il y a besoin de recadrer, je le fais. Mais généralement, j’écoute. Parce qu’un personnage qui obéit sagement à son auteur.ice perd quelque chose en route. Une forme de vie, peut-être…
Les fiches, les playlists, les moodboards et pourquoi je les fais quand même
Je crée des fiches personnages. Des playlists. Des fois des moodboards. Et des fois je ne m’en sers pas du tout.
Alors pourquoi les faire? Parce qu’ils sont là si j’en ai besoin. Si je me perds. Si je perds la voix d’un personnage après une longue pause, si je ne sais plus exactement comment il parlerait dans cette scène-là, je sais que je peux retrouver quelque chose quelque part. C’est un filet de sécurité, pas un mode d’emploi.
La fiche ne fait pas le personnage. Elle garde sa trace.
Ces versions de moi qui auraient pu exister
Est-ce que mes personnages me ressemblent?
Oui. Consciemment et inconsciemment. Quand on écrit, on met un peu de soi dans ses personnages, c’est inévitable et ce n’est pas un défaut. C’est souvent ce petit détail de moi que je retrouve chez eux qui me fait les comprendre vraiment, même quand ils sont complètement différents de moi par ailleurs.
Je pense qu’ils sont des versions de moi qui auraient pu exister. D’autres chemins, d’autres choix, d’autres vies. Emma aurait pu être moi si certaines choses avaient été différentes. Andrew aussi, d’une certaine façon. Cette idée m’aide à les écrire avec empathie, même les plus compliquées, même ceux dont je ne partage pas les valeurs. Parce qu’il y a toujours un fil, même ténu, qui me relie à eux.
Et ce fil, c’est ce qui rend les personnages vrais. Pas parfaits. Pas cohérents à cent pour cent. Juste vrais.
Et toi? Tu as un personnage (le tien ou celui de quelqu’un d’autre) que tu n’as jamais oublié? Je suis curieuse de savoir lequel et pourquoi?